Elen Macarthur Foundation

 

Education, visions d'un monde

La Fondation s’intéresse de près à l’économie et à son fonctionnement sur le long terme. Nous nous attachons à analyser et comprendre la transition d’une économie linéaire fondée sur le schéma « extraire-produire-jeter » vers un système circulaire. Quelles conséquences cela implique-t-il pour un système éducatif forgé par (pour ?) la révolution industrielle ?

Je souhaiterais développer ici quelques points essentiels qui ne sont pas sans conséquence pour l’éducation. Ainsi, l’économie circulaire ne saurait se focaliser uniquement sur les matériaux, l’énergie ou la finance. Elle doit également prendre en compte la manière dont la science modifie notre compréhension du monde et de son fonctionnement. Ces notions sont essentielles en matière d’éducation.

Il nous faut indéniablement partir de la manière dont nous concevons ou pensons les choses, et en cela la Fondation reste fortement influencée par les travaux de George Lakoff et Mark Johnson sur la métaphore. Pour eux, la science cognitive met en évidence le fait que la plupart des pensées sont inconscientes et que notre pensée abstraite est métaphorique.

Nous ne voyons tout simplement pas le monde tel qu’il est, nous l’interprétons à travers des schémas ou « visions du monde ». Ces termes sont métaphoriques : un ensemble d’images qui structurent notre perception et notre pensée. Ainsi voyons-nous le monde comme une machine, à la manière de Descartes, est-il organisé selon un ordre divin, un ordre aléatoire, ou bien comme un système auto-régulé ? Est-ce que nous percevons la nation comme une famille, et le cas échéant, quelle famille – stricte et hiérarchisée ou protectrice et nourricière ? Lakoff affirme que ces schémas, profondément ancrés en nous, ordonnent notre pensée.

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En d’autres termes, faire évoluer les mentalités implique d’introduire un nouveau schéma de pensée et de l’utiliser le plus couramment possible. Les conséquences sont multiples. La répétition des faits n’a ainsi que peu d’impact s’ils ne s’articulent pas au sein d’un modèle permettant leur interprétation. Ainsi, en matière d’éducation le contexte est essentiel. La transmission d’un savoir en dehors de tout contexte est par conséquent une vision erronée : il prendra forcément corps au sein d’un schéma ou un autre. Cette approche est appelée « réalisme incarné ». Le designer Buckminster Fuller voyait donc juste en disant :

On ne change pas les choses en s’attaquant à la réalité existante. Pour parvenir à un changement il faut créer un nouveau modèle qui rend le système existant obsolète.

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Si la Fondation s’est notamment inspirée de Fuller et Lakoff, mais peut-être davantage de Frijof Capra et d’Edgar Morin, notamment en ce qui concerne la volonté d’appréhender la complexité, c’est parce qu’il nous semble fondamental de reconnaître l’aspect imprévisible et le mouvement permanent lié aux systèmes non-linéaires.

Bien qu’il soit dans notre nature d’interpréter sans cesse la réalité, cela s’impose parfois à nous naturellement, et au moment où nous passons de «l’ordonnancement divin du monde au siècle des lumières», il semble qu’une réflexion s’impose aujourd’hui sur les capacités de la science à nous éclairer sur les forces en puissances. De « Dieu a dit » au scepticisme, en passant par le déterminisme…

Mais n’est-ce pas un leurre ? Le marketing roi nous a longtemps fait croire que les individus disposaient d’un libre arbitre dans leur acte d’achat, nous encourageant à penser que l’opinion personnelle se suffisait à elle-même, et que toutes grandes idées étaient par conséquent suspectes. Une ère de distraction et de désenchantement, sans doute ?

Evitant de développer les aspects politiques du propos, je souhaiterais consacrer deux minutes à la description d’un monde caractérisé par la rétroaction (ou feedback), un monde où les conséquences d’un stimulus ne sont ni forcément proportionnelles ni prévisibles – à l’inverse d’une machine qui réagirait toujours de la même manière au même réglage. S’agit-il d’un fleuve tourbillonnant et agité, d’un système météo parcourant les mers ou les mathématiques d’un système non-linéaire, ou bien encore peut-on reprendre l’image d’une onde maritime ? Mais c’est également le terreau de la vie : le système linéaire le mieux adapté de tous.

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Ce n’est donc pas surprenant que la Fondation aime à « s’inspirer des systèmes vivants… ». Si l’on dit que la Fondation s’intéresse à la transition d’un système de production fondé sur le principe de « berceau à la tombe » à un système reposant sur celui du « berceau au berceau », et souhaite le populariser, ce n’est pas entièrement exact, car une dimension manque cependant. Donner du sens à l’économie circulaire signifie donner du sens à un système non-linéaire en général et aux systèmes vivants en particulier. Voici l’argument de la vision du monde qui refait surface. Ainsi, peu importe le sujet, des matières premières à l’industrie, notre compréhension revient toujours à cette donnée de base, à ce contexte général, ce cadre interprétatif.

Ce qui nous amène maintenant à l’idée de l’économie circulaire, et vous le savez, le concept doit beaucoup aux théories “Cradle to Cradle” de Braungart et McDonough, mais également à Gunter Pauli, Walter Stahel, Janine Benyus et Janis Birkeland. Il existe une importante littérature sur le sujet et pas uniquement basée sur l’exemplarité d’un « développement positif » – un développement qui irait dans le bon sens et qui ne reposerait pas sur le principe de faire moins de dégâts.

J’ajouterais cependant d’autres noms tels que Bernard Lietaer et Silvio Gesell. La Fondation a identifié le mécanisme de la création de dettes, et le poids que les intérêts de celles-ci font peser sur l’économie actuelle. Nous sommes sans doute plus au fait de ces phénomènes depuis 2008 et les multiples crises dans ce domaine. Gardant une perspective à long terme, nous tentons d’intégrer les problèmes monétaires à notre réflexion – ce qui est plutôt inhabituel pour une équipe d’enseignants.

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Nous sommes également conscients du fait que les prix fonctionnent comme des messages, et que par conséquent ils devraient refléter le véritable coût (c’est-à-dire intégrer l’impact sur les écosystèmes, entre autres facteurs) pour qu’une économie circulaire soit rationnelle.
Mais si cela a un sens, il ne faut pas se méprendre, il n’y a pas d’obligation à se comporter de telle ou telle manière ou bien encore d’attendre de ceux qui sont impliqués d’avoir les réponses à tous les défis complexes qui s’imposent à nous dans cette ère de transition. Il ne s’agit pas d’un club, d’une posture morale, d’une attitude «prête à porter».

Il est simplement question d’un cadre de pensée sans doute plus approprié que celui sur lequel nous nous reposons actuellement. Comment cela peut-il être perçu ? Serait-ce satisfaisant, voire excitant, telle qu’une nouvelle voie à explorer ? Si oui, alors allez-y de bon cœur, parlez-en autour de vous… Quelqu’un a dit un jour : « Vous vous êtes défait du pêché originel, mais vous avez laissé l’échelle qui mène à la rédemption ». Parfait, aussi longtemps que l’on attend pas de vous de savoir à quoi ressemble la rédemption.

Voici qui nous mène à l’enseignement. La Fondation est par nature tournée vers l’enseignement. Elle désire aider les jeunes générations – mais les adultes également – à concevoir et imaginer leur avenir différemment. Pour y parvenir, nous proposons une réflexion autour des concepts auxquels nous croyons. Néanmoins, n’ayant aucune idée de l’évolution du système économique la semaine prochaine, et a fortiori encore moins au cours des dix prochaines années, ce qui nous occupe réellement, c’est d’encourager la créativité en gardant ce cadre de pensée en tête.

Nous n’arrivons pas avec notre petit laïus culpabilisateur, encore moins avec une collection de petites astuces destinées à changer votre quotidien. On se préoccupe pas davantage de savoir quel sorte de système serait plutôt bénéfique ou négatif et en complément, quel sorte d’enseignement pourrait également être considéré comme positif et capable de susciter l’intérêt et d’ouvrir le débat.

Il est tentant de suggérer qu’il faut faire place ici à de nouvelles connaissances, ou plutôt à un certain type de savoir que les étudiants n’ont pas l’habitude de rencontrer, il s’agit ici de « contenu ». Il est aussi question d’apprentissage collaboratif, sachant notre intérêt pour les commentaires et le « feedback » des élèves, il s’agit ici de « compétences ». Néanmoins il n’aura échappé à personne ayant un tant soi peu fréquenté l’école que le système éducatif a été établi pour servir un monde en train de disparaître.

C’est une chaîne de production de masse qui trop souvent dégrade la créativité année après année au fur et à mesure que les étudiants s’y présentent. C’est l’aboutissement d’une réflexion menée à l’âge du machinisme et qui n’est plus vraiment efficace aujourd’hui – générant une grande quantité de déchets, sous forme d’individus sous-qualifiés ou complètement désintéressés autant que d’individus sur-qualifiés et frustrés. Alors que nous avons besoin de créativité et d’idées avant-gardistes couplées à de l’engagement et de la passion. Au monde de « désengagement et de distraction », l’enseignement doit pouvoir répondre en aidant les jeunes à trouver un sens à ce qu’ils font. Cela nécessite une forte volonté politique, sans perte de vue que nous sommes arrivés à la fin d’une ère de pétrole bon marché, qui impliquait un accroissement aisé de la productivité.

Il nous paraît essentiel de préciser que nous ne pensons pas que le système éducatif qui a servi l’économie linéaire va pouvoir beaucoup nous aider aujourd’hui, ce qui implique nécessairement une bonne dose de créativité pour satisfaire nos demandes dans les circonstances changeantes actuelles tant au niveau de l’industrie, du commerce que de la société. Quel que soit le modèle qui émergera, il y a peu de chance que les choses se rééquilibrent, on ne perdra cependant pas de vue le rôle joué par la spécialisation, l’analyse, les détails, mais le monde linéaire devient aujourd’hui une exception. La généralité, à l’avenir, c’est le système non-linéaire ou encore circulaire.

S’il fallait définir pour le monde de l’éducation la caractéristique essentielle de l’économie circulaire, il faudrait rappeler l’importance de la compréhension du contexte et des flux : la pensée systémique.

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